L’histoire du soufisme en Algérie au
XIXe siècle appelle encore des travaux capables de conjuguer la mémoire
intérieure des voies soufies et les instruments de la recherche historique.
Nombre d’hommes qui exercèrent une influence manifeste sur l’éducation
religieuse et sociale n’ont laissé ni mémoires ni récits personnels ; la presse
et les archives administratives ne les ont évoqués qu’incidemment. Leur
souvenir demeure dispersé dans les biographies de disciples, les ouvrages des manāqib [1], les correspondances spirituelles et les témoignages oraux transmis dans les zāwiyas. Parmi eux figure le Cheikh Muhammad Ibn al-Habīb al-Būzīdī al-Mustaghānimī, connu dans la mémoire locale sous le nom de « Sīdī Hammū Cheikh », que Dieu soit satisfait de lui.
L’importance du Cheikh al-Būzīdī dans l’histoire du soufisme algérien tient au moins à deux raisons. D’abord, il représente un maillon de la Shādhiliyya-Darqāwiyya qui circula entre le Maroc et l’Algérie au XIXe siècle. Ensuite, il fut le maître auprès duquel son éminent disciple, le Cheikh Ahmad al-ʿAlāwī, reçut sa formation avant de porter cette voie dans un espace beaucoup plus vaste, en Algérie et au-delà.
Étudier la vie du Cheikh al-Būzīdī ne revient donc pas seulement à écrire la biographie d’un homme de Dieu dans son milieu local ; c’est aussi toucher à une part de l’histoire du mouvement religieux au Maghreb central et au Maghreb extrême, à l’époque de la colonisation et des grandes transformations sociales.
Nous savons parfaitement que les sources dont nous disposons n’ont pas toutes la même valeur. La plus proche du Cheikh est le Burhān al-khusūsiyya fī al-tarīqa al-Būzīdiyya[2] du Cheikh Ahmad al-ʿAlāwī, disciple direct du Cheikh Muhammad al-Būzīdī, écrit au alentour de 1912. Il a conservé des descriptions, des paroles et des récits indispensables à cette biographie, tout en devant être lu comme un texte écrit de l’intérieur de l’expérience soufie et dans son vocabulaire propre. D’une importance comparable, notamment pour décrire la méthode d’éducation telle que le Cheikh Ahmad al-ʿAlāwī l’a vécue. La section « Vie du Cheikh écrite par lui-même » de la Rawda al-saniyya fī al-maʾāthir al-ʿAlāwīyya[3] du Cheikh ‘Adda Bentounes, offre un témoignage autobiographique direct sur son passage de l’étude théorique à la purification intérieure et à la pratique assidue du dhikr sous la direction du Cheikh Muhammad al-Būzīdī. L’Ithāf dhawī al-nuhā wa-l-basāʾir[4] du Cheikh ʿAbd Raboh al-Būzīdī, fournit également des renseignements utiles sur la vie du Cheikh Muhammad al-Būzīdī, sur le Cheikh Muhammad ibn Qaddūr al-Wakīlī, sur la succession spirituelle et sur plusieurs dates.
À ces témoignages s’ajoute la poésie du Cheikh Muhammad al-Būzīdī, telle qu’elle a été conservée par les sources et par les éditions du dīwān du Cheikh Ahmad al-ʿAlāwī. Nous avons confronté ses différentes versions et relevé l’inégale valeur de leurs témoins : certaines sont appuyées par des sources anciennes ou indépendantes, tandis que d’autres ne nous sont connues, à ce jour, que par des éditions tardives. Nous les utilisons donc pour éclairer les thèmes du dhikr (évocation de Dieu), du tawhīd (l’unicité de Dieu), de la suhba (compagnonnage du maitre) et du cheminement spirituel selon le degré de solidité documentaire propre à chaque texte, sans les traiter comme un rapport historique ni comme un traité doctrinal. Quant à al-Anwār al-qudsiyya as-sātiʿa ʿalā al-hadra al-Būzīdiyya[5] du Cheikh ʿAbd al-Qādir ibn Tāhā, connu sous le nom de Dahāh al-Būzīdī, il s’agit d’un ouvrage relativement tardif qui rassemble une matière abondante issue de la tradition būzīdienne et contient des détails absents des premières sources. Comme il dépend en de nombreux endroits de l’Ithāf, nous ne considérons pas la concordance des deux ouvrages sur un même récit comme deux témoignages indépendants. Nous en faisons usage en distinguant le fait historique du récit des chroniques manāqib et en tenant compte de ses rapports avec les sources antérieures. Nous avons également utilisé les Mawād al-ghaythiyya[6] du cheikh al-ʿAlāwī, ainsi que Le Sentier d’Allah de ʿAbd al-Karīm Jossot, pour ce qui concerne la manière dont le Cheikh Ahmad al-ʿAlāwī expliquait l’éducation reçue de son maître, et l’ouvrage du Cheikh Khaled Bentounes, Le Soufisme : l’héritage commun, comme témoignage de la place du Cheikh Muhammad al-Būzīdī dans la mémoire ʿAlāwiyya contemporaine et de ce qui subsiste de son héritage écrit.
La méthode adoptée ici est simple. Lorsque des sources indépendantes concordent sur le fond d’un événement, nous le retenons dans une formulation prudente. La répétition d’un récit dans une source tardive qui dépend d’une source plus ancienne n’est pas comptée comme un témoignage indépendant supplémentaire. Lorsqu’une information n’apparaît que dans une source tardive, nous l’attribuons à cette source. Et lorsqu’il s’agit de visions, de dévoilements ou de karāmāt (prodiges miraculeux), nous les présentons comme des récits d’hagiographie (manāqib) qui reflètent la manière dont les auteurs percevaient le Cheikh, non comme des faits matériels susceptibles d’être démontrés avec les mêmes instruments qu’une date de naissance, un voyage ou un décès. Cette distinction n’a pas pour objet de juger l’expérience soufie de l’extérieur, mais de replacer chaque type de récit au rang qui lui convient.
La matière a été réorganisée selon une ligne chronologique dans les quatre premiers chapitres ; les thèmes relatifs à la méthode d’éducation, à la pensée spirituelle, aux qualités morales et aux prodiges miraculeux (karāmāt), ont ensuite été regroupés dans des chapitres distincts. L’objectif était d’éviter de répéter un même récit à plusieurs endroits et de maintenir la biographie dans sa nature propre : celle d’une histoire inscrite dans un contexte, et non d’un assemblage de réflexions dispersées autour de la personnalité du Cheikh.
Le Burhān et la question de la mémoire būzīdienne
Le chercheur ne peut manquer d’être frappé par le destin du Burhān al-khusūsiyya. Bien qu’il soit l’un des textes les plus proches de la mort du Cheikh al-Būzīdī et qu’il ait été rédigé par son disciple le plus célèbre, il resta longtemps éloigné de la circulation imprimée, alors que de nombreux ouvrages du Cheikh al-ʿAlāwī furent publiés. Le Cheikh ʿAbd al-Qādir Dahāh lui-même exprima son étonnement devant ce sort et décrivit l’ouvrage par une formule significative : « ce livre devant lequel les portes furent fermées ». Nous ne disposons toutefois d’aucun document permettant d’établir avec certitude la raison de ce retard ni de l’attribuer à une volonté institutionnelle de diminuer la stature du Cheikh al-Būzīdī ; l’étonnement ne doit donc pas se transformer en accusation d’intention.[7]
La conséquence historique de ce retard est néanmoins manifeste : pendant longtemps, l’un des témoignages directs les plus importants sur le Cheikh al-Būzīdī demeura hors de portée d’un large public de lecteurs et de chercheurs, si bien que son image parvint souvent à travers des médiations postérieures. Cela ne signifie pas pour autant qu’il ait fait l’objet d’un effacement institutionnel absolu. Le Cheikh Khaled Bentounes, depuis l’intérieur même de la zāwiya ʿAlāwiyya, présente le Cheikh al-Būzīdī comme le maître éducateur qui provoqua le tournant décisif dans l’itinéraire du Cheikh al-ʿAlāwī. Il est donc plus exact de parler d’un « déséquilibre dans la mémoire et dans les sources » : le nom du maître demeura présent, tandis que l’accès au témoignage développé le plus important sur lui connut un retard exceptionnel. Replacer aujourd’hui le Burhān au centre de l’enquête n’ôte rien à la stature du Cheikh al-ʿAlāwī ; cela permet au contraire de mieux comprendre sa formation et de restituer à la période būzīdienne son autonomie historique.[8]
Derwish al-Alawi
[1] Les manāqib ("vertus" ou "qualités louables") désignent un genre littéraire de l'hagiographie et de la biographie islamique consacré aux mérites, aux actions d'éclat et aux traits de piété de personnalités saintes ou vénérées.
[2] Sera abrégé en al-Burhān.
[3] Sera abrégé en al-Rawda.
[4] Sera abrégé en l’Ithaf.
[5] Sera abrégé en al-Anwār.
[6] Livre du cheikh al-ʿAlāwī, Sagesse céleste. Traité de soufisme, les substances célestes extraites des aphorismes de Sîdî Abû Madyan. Sera abrégé en le Mawād.
[7] Cheikh Dahāh al-Būzīdī, al-Anwār al-qudsiyya, préface de l’auteur, au passage où il s’étonne que le Burhān al-khusūsiyya n’ait pas été imprimé et le décrit comme « le livre devant lequel les portes furent fermées » ; le numéro de page imprimé n’est pas visible dans la copie numérisée disponible.
[8] Cheikh Khaled Bentounes, Le Soufisme : l’héritage commun, p. 122-123, lorsqu’il présente le Cheikh al-Būzīdī comme le maître éducateur associé au tournant spirituel dans la vie du Cheikh Ahmad al-ʿAlāwī.
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