Abdul-Karîm (Henri Gustave) Jossot

Le 16 avril 1866, naissance de Henri-Gustave Jossot, à Dijon. Artiste peintre et écrivain, caricaturiste de talent. Né d'une famille bourgeoise, il s'éloigne de son milieu pour se consacrer à la peinture et au dessin. Toute sa révolte passe par le trait de ses caricatures qui prennent pour cibles les institutions de la société : famille, armée, justice, églises, écoles, etc. Jossot, profondément libertaire, refuse pourtant l'étiquette d'anarchiste. Ses premiers dessins sont publiés vers 1891 dans Le rire, puis dans L'assiette au beurre, Le diable (anticlérical), Les temps nouveaux, etc. «La besogne du caricaturiste ne consiste pas à faire tressauter sous le rire les bedaines des brutes, mais à semer dans les cerveaux qui pensent les idées libératrices» (in Le fœtus récalcitrant). A partir de 1907, il abandonne le mode d'expression et s’établit en 1911 en Afrique du Nord, en Tunisie. En 1913 il se converti à l'islam et prend le nom de Abdul-Karîm, ensuite il devînt un disciple du Cheikh Ahmed al-Alawi.


Il était un précurseur assez audacieux. L’islam de Jossot est présenté par A. Berque comme « une réaction de l’âme contre la civilisation mécaniste ». Il disait aussi que cet Islam soufi était le fait d'Européens désireux d’une régénérescence métaphysique. Ces êtres-là ne trouvaient plus dans un certain sentimentalisme catholique, je le dis en présence de frères chrétiens, une nourriture vraiment spirituelle. Il faut aussi ajouter que le christianisme, qui se présente comme un message d’amour et de charité, s’accommodait bien du colonialisme.

Le Docteur Marcel Carret nous rapporte sa rencontre avec Abdul-Karîm Jossot dans la zaouïa de Mostaganem: "Certains fûqaras d'origine occidentale étaient de vraies personnalités, notamment un artiste célèbre dont je ne me serai jamais attendu à faire ainsi la connaissance. Cet artiste, avait en même temps que la tradition, adopté le costume musulman, et celui-ci lui seyait si bien qu'il eut pu lui-même se faire passer pour un Cheikh. Il passa huit jours à la zaouïa.Il était accompagné d'une personnalité du tribunal de Tunis et d'une dame, touts deux initiés comme lui, et éminemment sympathiques."

Jossot continua à peindre, néanmoins sa peinture sera désormais consacrée qu'aux paysages et à la vie quotidienne tunisienne. Il meurt le 7 avril 1951, à Sidi Bou-Saïd.

Grâce au travail de recherche d’Henri Viltard (E.H.E.S.S.), qui s’est traduit par la production d’un site internet (Goutte à goutte), d’une exposition et de plusieurs livres et articles, on en sait aujourd'hui un peu plus sur le caricaturiste et philosophe français, né en 1866, de tendance plutôt anarchiste. C’est en 1913 que Jossot se convertit bruyamment à l’islam, l’événement ne passant pas inaperçu dans la presse de l’époque. Il écrit même un témoignage qui est traduit et publié en arabe cette même année. Il se rattache à l'Alawiyya en 1924 et participe à l'ihtifâl annuel. Son Sentier d’Allah est publié en français en 1927, au moment même où il commence à s’éloigner de l'Alawiyya. Plus qu’une recherche intérieure, son adhésion à l’islam apparaît surtout comme un rejet du matérialisme moderne, et sa prose se ressent toujours d’une certaine amertume et d’un sombre pessimisme sur l’espèce humaine. Pourtant, aussi vindicatifs qu’ils paraissent, ses écrits ne sont jamais dénués d’une certaine vision spiritualiste, dans laquelle les thèmes soufis affleurent parfois. L’artiste s’éloigne de la confrérie probablement dès 1928, puis de l’islam. S’il signe encore ses lettres ou textes en 1930 et 1931 : « Abdou-’l-Karim Jossot », il délaisse son prénom musulman au plus tard en 1939. Pourtant, selon Henri Viltard, son expérience musulmane et soufie n’a pas été vaine, et il a trouvé une paix relative suite à la rencontre du Cheikh al-Alawî. L’ultime texte de Jossot, une sorte de testament spirituel écrit en 1951 très peu de temps avant son décès, montre en tous cas l’impact du Cheikh al-Alawî sur le Français, puisque le Cheikh y est mentionné 27 ans après leur rencontre et plus de 12 ans après qu’il ait tiré un trait sur son expérience musulmane.

Le texte qui va suivre est un opuscule écrit par Abdul-Karîm Jossot. L'auteur relate les différents mobiles qui l'ont incité à embrasser l'Islam en 1913 ; il donne succinctement les notions du Soufisme, et fait une description de son séjour à la zaouya El Allaouia de Mostaganem du 12 au 19 Septembre 1924.

Le Sentier d’Allah


Nous sommes à Tunis, en 1912 : c’est un dimanche matin. Je quitte l’avenue de France et je m’arrête sous les palmiers, devant la cathédrale ; machinalement je lève les yeux sur le Père Éternel qui, dans un geste bénisseur, semble chauffer ses mains de pierre au-dessus du portail-salamandre ; puis, poussé par un désir pervers de découvrir, en cette église, d’infâmes bondieuseries qui me mettront hors de moi, je suis les Tunisois qui se rendent à la messe : je gravis les marches et je rentre.

Ô la laideur de ce temple où la lumière pénètre crûment, chassant le mystère ! Il est vrai que les fidèles ne paraissent pas venir là pour s’épandre en Dieu : ils sont, pour la plupart affligés d’une foi banale, d’une foi mesquine qui se contente de menues pratiques et de petites dévotions, d’une foi anémiée, chlorotique.

Sitôt le seuil franchi, ils trempent le bout de leurs doigts dans le bénitier, esquissent un signe de croix expéditif, un peu honteux, presque imperceptible ; ils attirent à eux une chaise sur laquelle ils appuient les genoux et les coudes ; pendant quelques secondes ils inclinent la tête avec une componction simulée, puis se redressant, ils jettent des regards circulaires, adressant des sourires, des signes, des saluts discrets à leurs connaissances.

C’est la foi bourgeoise, la foi machinale, héréditaire. Combien peu, parmi ces pratiquants, paraissent rongés du désir de Dieu ! Qu’ils sont rares ceux qui clament à l’idéal, les embrasés qui voudraient ravir le ciel ! (Violenti rapiunt illud).

Soudain les orgues se mettent à jouer : de leurs tuyaux s’échappent des accords tonitruants qui se prolongent en ondes rythmiques dans les hauteurs de la nef. Des nappes d’harmonie montent, s’étendent, s’étirent, s’allongent, serpentent dans le vide, planent sur l’assistance endimanchée et lentement s’abaissent sur elle ; mais cette musique trop allègre n’enveloppe pas les fidèles dans une pieuse suavité ; elle ne les magnétise point par la douceur des sons, ne les amollit pas en une langueur mystique.

Bientôt l’autel s’estompe derrière un nuage d’encens ; des chants s’élèvent et leur arabesque, qui s’enchevêtre dans les volutes de fumée odoriférante, monté en tournoyant vers les voûtes sacrées, se mêle aux notes qu’exhalent les orgues, puis avec elles se perd là-haut, tout là-haut, dans le bariolage hurleur des verrières multicolores.

Durant ce tapage musical j’avais regardé autour de moi et j’avais été surpris de reconnaître plusieurs personnages dont les opinions matérialistes étaient avérées. Que venaient-ils chercher en ce lieu ? Le plaisir qu’ils pouvaient prendre à l’audition du prédicateur dominical, dont le cabotinage étai t fort apprécié à Tunis, ne suffisait pas à m’expliquer leur présence ; j’avais une intime persuasion qu’ils étaient là pour autre chose : pour s’assurer, par exemple, que toutes les lumières étaient réellement éteintes dans le grand ciel vide.

Et voilà que, du haut de la chaire, tombaient des paroles dont se délectait en moi le paresseux, le rêveur, l’artiste : elles proclamaient que la science n’a jamais pu fournir une explication plausible du besoin de croire, latent en chacun de nous ; que le seul progrès est l’évolution psychique ; que notre raison est bien peu de chose puisqu’elle ne peut s’identifier avec l’Absolu.

Le prédicateur parlait de la « lumière du cœur » :
- Toutes nos facultés s’équipollent, énonçait-il, et quand le cœur affirme, l’esprit ne peut nier.

Il dévoilait l’indigence des intellectuels chez qui le cœur n’est pas en équilibre avec le cerveau.

Autour de moi flottaient des fluides de piété ; des prières rôdeuses me frôlaient, cherchaient à me pénétrer. Je leur avais fermé au nez les portes de mon âme ; mais elles se faufilaient insidieusement par les interstices et réveillaient les vieux souvenirs endormis de mon enfance mystique : le charme des chants liturgiques, la griserie de l’encens, toute la fascination de la magie cérémoniale.

L’ambiance influait sur moi, je me pris à regretter la foi perdue, mais en me rendant bien compte que jamais plus, peut être, je ne ressaisirais le levier à l’aide duquel on soulève les montagnes.

J’habitais Tunis depuis quelques semaines seulement : j’avais quitté Paris, écœuré par les mille et un déboires de la vie d’artiste, fatigué par le tohu-bohu occidental, en proie à un commencement de neurasthénie, et j’étais venu demander ma guérison à Notre Père le Soleil qui rutile au ciel d’Afrique.

Ayant renoncé à peindre, je lisais beaucoup. Or il est à remarquer que si nous nous trouvons dans une certaine disposition d’esprit, les livres idoines à la renforcer viennent d’eux-mêmes se placer sous nos yeux, comme s’ils étaient apportés par d’invisibles mains.

Le souvenir du serment que j’avais entendu m’incitait à philosopher, à méditer sur le sens de la vie, à rechercher la cause de toutes causes qui, Elle Seule Est sans cause. Alors, comme enchantement, s’accumulèrent sur ma table de travail les ouvrages des grands mystiques : Saint Jean de la croix, Molinos, madame Guyon, Sainte Thérèse, Jacob Bœhme, d’autres encore.

J’eus bientôt la pensée farcie de leurs élucubrations et, naturellement, le laissait transparaître dans mes entretiens. Un fervent catholique, à qui je me confiai, me proposa de me faire connaître un religieux capable de m’éclairer. J’acceptai : il me conduisit à Carthage, chez les pères blancs.

J’eus une longue discussion avec le moine à qui il me présenta : je demandai à celui-ci de me fournir l’explication des mystères ; il me répondit que je devais me contenter de croire sans comprendre.

- Mais, lui objectai-je dans l’ancien et dans le nouveau testament abondent des fictions, les allégories, les symboles.

- Non, répondait-il froidement : prenez tout à la lettre.

Après avoir considéré avec stupeur cet incompréhensif, je lui tirai ma révérence et… me fis musulman.

C’est que l’Islam sans mystères, sans dogme, sans clergé, presque sans culte, m’apparaissait comme la plus rationnelle de toutes les religions ; je l’adoptais, estimant que la créature n’a pas besoin de passer par l’intermédiaire des prêtres pour adorer son Créateur.

Dés que fut connue ma conversion, la presse arabophobe fulmina contre moi, non pas que l’on s’indignât réellement de me voir abandonner l’ombre de la croix pour pénétrer dans la clarté du croissant ; mais je m’évadais avec ostentation de mon époque et de ma race, je flanquais un coup de pied dans tout ce que l’Occident révère, cela c’était inadmissible.

Piètres psychologues, les acéphales coloniaux ne devinaient pas que les cause profondes qui m’avaient poussé à embrasser l’islamisme ; l’impudent qui venait de les scandaliser eut volontiers déambulé dans la vie sans arborer d’étiquette ; ils m’en imposèrent une : ils me traitèrent d’original.

Cette qualification dont s’honore tout indiscipliné est, pour la tourbe des ilotes, représentative de la pire ignominie : ne pas agir comme tout le monde, n’être pas conforme, se singulariser d’une façon quelconque, se séparer du troupeau, mépriser la majorité, est un forfait tellement exorbitant que le législateur dérouté s’est abstenu de le mentionner dans le code, évitant ainsi de lui infliger une pénalité.

On finit par classer l’affaire en décrétant que la conversion d’AbdulKarîm était une « conversion d’artiste ».

Je relève l’expression :

Et bien ! Soit, messieurs ! Seulement il faudrait nous entendre : vos préjugés de provinciaux tardigrades me sont connus : je sais que vous êtes restés à la conception dix-huit cent-trentarde de Henry Mürger et que, pour vous, l’artiste est un abracadabrant personnage, un bohême tout mâchuré de romantisme. En votre jargon simpliste « conversion d’artiste » signifie que la puérile envie de porter un burnous m’incita seule à changer de religion. Vous jaugez ma mentalité avec vos mesures. Remisez vos faux poids pour ne point vous leurrer : je préfère vous renseigner moi-même.

« Conversion d’artiste ! » Vous ricanez et vous ne comprenez pas que c’est précisément cela le miracle.

Pour prêcher une âme d’esthète. Allah ne pouvait employer qu’un appât : le Beau. Il m’a donc saisit par mon coté faible : il m’a montré la pauvreté sainte des nomades ; Il m’a fait entendre les cantilènes que modulent les bédouines quand la « guerba » sur l’épaule, elles vont puiser l’eau à la source ; dans le calme des soirs Il a fait lentement défiler devant moi des caravanes ; Il m’a offert le repos sous les palmiers… Pour me charmer le Généreux a composé des jeux de lumières et des harmonies de couleurs admirables qui m’ont plongé dans l’extase ; durant le jour son soleil a flamboyé sur moi ; pendant la nuit ses étoiles ont illuminé mes songes. Puis, du fond du Sahara, Il a fait accourir une puissance mystérieuse, une force enveloppant, irrésistible : le souffle de l’islam m’a prosterné, pantelant, sur le sable des dunes ; alors j’ai clamé l’attestation millénaire des croyants : « Allah Est le Plus Grand ».

Cette exaltation apaisée, j’ai repris mon existence coutumière ; mais bientôt des beautés nouvelles ravivaient mon enthousiasme tandis que les laideurs européennes m’acheminaient vers le « grand dégoût ».

Un des principaux facteurs de mon abjuration fut la fatigue que me cause la trémulation ponantaise. Regardez-vous roumis ! Considérez votre démence ! Vous courez à votre affaires, absorbés par l’espoir du lucre, sans cesse agité, fiévreux, inquiet. Vos visages sont contractés par les soucis d’argent ou dilatés par des satisfactions basses. Si vos traits n’apparaissent pas anxieux et crispés, ils sont distendus par une hilarité bruyante, enluminés par les ripailles et les beuveries. Jamais de calme sur vos masques de chair, jamais trace d’impassibilité ou de quiétude ; il est rare de rencontrer parmi vous une tête grave et majestueuse comme on en voit tant chez les arabes. Rien n’éclaire vos faces de damnés ; aucune idée calme et reposante ne s’est incrustée en vos cerveaux surmenés. Innombrables types sans caractère vous vous groupez en troupeaux et grouillez dans les cafés, les cinémas, les dancings, les beuglants, les bureaux, les usines et les casernes. Vous vivez une existence frénétique, hallucinatoire et démoniaque, une vie hors nature qui vous rend horriblement malheureux, mais dont vous vous enorgueillissez pourtant et que vous appelez « Civilisation ».

Voulant m’arracher à votre enfer et m’attirer à Lui, Allah me fit prendre un chemin que nul ne parcourut. Quand je songe aux étranges étapes où je bivouaquai, il me faut faire appel au peu d’humilité dont je dispose pour ne point me considérer comme un élu.

C’est que je me revois, perplexe, plantant un point d’interrogation devant l’obscure racine du mal ; essayant de stigmatiser les vices de mes contemporains par la déformation de leurs traits ; cherchant partout les tares ; poussant la vérité toute nue contre les bourgeois pudibonds ; démasquant l’improbité des honnêtes gens ; fustigeant la lubricité des hommes vertueux ; faisant descendre de leurs piédestaux les hautes crapules ; emberlificotant mes bons hommes dans la tarabiscotage de tirebouchonnantes arabesques pour amplifier les expressions abjectes ou cyniques de leurs visages ; imprégnant ma rétine d’effroi et d’écoeurement ; emmagasinant en ma vision interne, une abondante provision de cauchemars.

Pendant trente ans je n’eus d’yeux que pour les laideurs qui posaient devant moi, et quand, à bout de forces, exténué, saturé jusqu’à la vomiturition, je jetai mon crayon, alors le Clément, le Miséricordieux me suggéra l’idée de passer la mer pour venir mouiller dans le havre islamique.

Vous avez raison ; c’est bien une conversion d’artiste que la mienne ; c’est le P.P.C de quelqu’un qui a toujours trouvé que les enthousiasmes des « sauvages blancs » étaient injustifiés et qui ne s’est pas adapté à leur agitation, à leurs laideurs, à leurs mensonges.

Un an après ma conversion, les peuples, en état complet d’ivresse patriotique, vomissaient du sang. La démence occidentale avait atteint son paroxysme.

Loin du carnage, j’abandonnais peu à peu le plan exotérique sur lequel je m’étais tout d’abord réfugié ; je m’élançais par-delà les formes extérieures et scrutais l’hermétisme islamique.

J’avançais peu dans mes cherches, mon ignorance de la langue arabe ne me permettant pas de consulter les livres qui traitent du soufisme et aucune tradition de ces ouvrages n’ayant été faite en français.

Or, un jour, je reçus la lettre que voici :

Monsieur,

Je suis arabe et mon intention première a été de vous écrire en ma langue ; j’apprends que, malgré vos efforts, vous la balbutiez à peine. Je rédige donc ma lettre en français.

Le monde musulman discuta longtemps la valeur de votre conversion. Le premier j’ai compris que vous étiez sincère ; mais peut-être pour vous comme pour le philosophe du doute Guyau :

« Cesser de se tromper ce ne serait plus vivre ».

Vous ne pouvez pas être tout à fait religieux : vous êtes français, par conséquent inapte à embrasser une religion quelconque. Et cependant je voudrais vous voir plus musulman ; vous goûteriez alors la joie de l’être d’une façon complète. Quand mes loisirs me le permettront, j’éclairerai votre religion sur ma religion tant ignorée par ceux-là même qui ont la prétention de vous l’enseigner.

A vous voir vêtu de l’archaïque et noble costume oriental, on s’imaginerait que vous n’en avez jamais porté d’autre : il n’est pas jusqu’à votre physionomie qui ne soit devenue idéalement arabe, mais votre démarche parfois vous trahit ; un rien attire votre attention et vous fait hâter le pas ; on reconnaît alors le français frivole.

Les vêtements arabes vous siéent parce que vous les portez en artiste ! Les paroles de l’anglais dans le Faustin de Goncourt, me reviennent à la mémoire et, sans nulle intention de vous blesser, je vous le jure, je me prends à murmurer : « vous n’êtes qu’artiste, vous n’êtes que cela ! ».

Vous avez renoncé à peindre pour écrire : cela s’appelle aller d’un mal à un autre. Cette activité cérébrale ne pourra jamais vous procurer ce que vous cherchez : la paix. Quand on embrasse la religion musulmane on ne joue plus avec le feu. Faites comme moi : ne croyez pas à votre intelligence ; ne pensez jamais. Je sais que je vous demande de l’impossible.

Je suis pour l’impersonnalité ; je suis pour le sacrifice des sentiments personnels. LE « je » si cher aux latins, caractérise bien cette race appelée à disparaître : son agitation causera sa perte. L’islam est immobile ; à le constater tel, Renan s’imaginait l’avilir. L’immobilité c’est l’Éternité, le progrès tue ; la civilisation a une fin.

J’ai honte, monsieur, de paraître raisonner : je suis ennemi de la pensée ; je méprise mes connaissances profanes ; je ne veux jamais avoir confiance en elles. Ainsi je jouis d’un bonheur immense. Et, comme je ne suis pas égoïste, je désire le partager avec vous.

Écrivez-moi donc poste restante au nom de Ghazali et postez-moi toutes questions qu’il vous plaira.

Je vous prie de m’excuser si je signe d’un pseudonyme ; j’ai pour cela de très sérieux motifs.

Ghazali.

J’avais des motifs non moins sérieux pour ne pas répondre à un inconnu : ma conversion m’avait signalé à la vigilance des autorités, en cette période belliqueuse ma correspondance était minutieusement examinée par la censure. L’anonyme scripteur était peut-être un policier qui me tendrait des pièges, me poserait des questions auxquelles ma brutale franchise me ferait répondre d’une façon compromettante.

Néanmoins j’étais intrigué : par certains passages que j’ai jugé bon de supprimer, cette lettre décelait chez son auteur une large connaissance des théories hermétiques. Il n’y avait à Tunis qu’un seul arabe qui pouvait l’avoir rédigée : c’était un nommé Kh…

J’allai le trouver : il me donna sa parole qu’il ne m’avait pas écrit, et nous cherchâmes vainement ensemble qui pouvait être le pseudo ghazali.

Je profitai de mon entrevue avec Kh… pour le questionner sur le mysticisme musulman, lui demandant de m’indiquer le processus qu’il me fallait suivre pour recevoir l’initiation « soufie ».

- Je n’ai pas qualité pour vous la conférer, me répondit-il ; mais quand vous serez mûr, vous rencontrerez infailliblement le maître qui fera éclater en vous la germination des graines mystiques et vous gratifiera de l’illumination.

- Qui est ce maître ?

- Il se dérobe, sans doute, sous une forme des plus humbles : il peut être le marchand de gâteaux que vous frôlez dans la rue, ou bien l’africain qui vous masse au bain maure, ou même le mendiant qui vous demande l’aumône. Il suffira que son regard rencontre le votre pour que s’établisse entre lui et vous la communication télépathique.

Mais vous êtes déjà sur la voie ; vous connaissez certaines pratiques : les méthodes respiratoires et l’entraînement de « concentration mentale » en usage chez les oculistes. Bien qu’il ne m’appartienne pas de vous initier au soufisme, je vais, du moins, tenter de vous éveiller. Prêtez-moi votre attention.

Alors le mystagogue me conseilla de la sorte :
- Vous ne connaîtrez Allah que par la méditation de Mohammed (PSL). Cela revient à dire que l’on ne saurait atteindre l’Absolu sans une préalable immersion dans la Conscience Universelle. Mais pour contempler une abstraction il faut la concréter. Matérialisez donc celle-ci en lui faisant revêtir la forme du Prophète, puisque de tous les hommes ce fut lui qui manifesta l’âme du Monde avec le plus d’intensité. Travaillez activement à dessiner en vous son icône ; efforcez-vous de sentir sa présence ; persuadez-vous qu’il vous voit qu’il vous entend, qu’il connaît vos pensées. Entretenez-vous avec lui ; interrogez-le ; écoutez ses réponses : au début elles seront formulées par votre inconscient ; peu à peu elles vous arriveront d’ailleurs.

A vivre en perpétuel commerce avec l’Envoyé d’Allah, vous finirez par le rencontrer dans vos rêves, un beau jour il vous rendra visite en plein veille : durant le « dhikr » il surgira devant vous, dans la même posture que la votre, ses genoux touchant vos genoux, il vous regardera en souriant et vous le contemplerez sans frayeur. Alors, devant cette apparition qui reproduira vos moindres gestes, vous comprendrez que Mohammed c’est vous-même.

Une fois résorbé en la Conscience Universelle, votre « Ego » devra encore ascendre : il lui faudra monter, monter toujours jusqu’à l’ultime degré initiatique où Mohammed, se transfigurant pour la seconde fois, devant Ahmed.

Telle est la voie étroite qui mène à la connaissance. Bien que la plupart des musulmans ne soupçonnent même pas l’existence de ce chemin secret, vous pouvez le suivre sans crainte : c’est la Tarîqa, le sentier d’Allah.

J’eus avec Kh… d’autres entretiens au cours desquels il s’efforça de dessiller ma vue intérieure :
- Il ne suffit pas, m’apprenait-il, de savoir que l’Âme Suprême habite en vous ; il faut encore que vous en ayez la conviction, et cette certitude que l’on appelle la foi vous ne l’acquerrez que par l’expérience.

Vous pouvez fort bien connaître théoriquement la nation sans pour cela savoir nager : c’est seulement en vous jetant à l’eau que vous apprendrez à vous maintenir à la surface. De même vous ignorez ce qu’est l’ivresse si vous n’avez jamais bu jusqu’à tituber.

Il est donc indispensable que vous viviez en Dieu, que vous le découvriez en toutes choses ; mais auparavant il vous faut Le chercher en vous-même. C’est vous que vous trouverez. Se sentir (en) Dieu ! Quel meilleur expédiant pour échapper à l’horreur d’être un homme ?

Introduisez l’idée de Dieu dans chacune de vos pensées, dans chacun de vos mouvements, dans chacune de vos actions : si vous parlez ou si vous écoutez, si vous êtes assis ou si vous marchez, si vous buvez ou si vous mangez, si vous riez ou si vous pleurez, pensez à Lui.

Persuadez-vous bien qu’Allah Est en vous. Que Sa Présence devienne pour vous une inexpugnable obsession !

C’est l’autosuggestion ? Qui prétend le contraire ? Les idées que nous créons sont des (êtres vivants). Créez Dieu en vous-même.

Pour arriver à ce résultat il existe un nombre infini de voies : Ghazali, le plus célèbre des soufis prétend qu’on en compte autant que de souffles. Autrement dit : les directives spirituelles varient selon les individus.

La religion catholique n’offre que les deux sentiers préconisés par son Christ : l’amour et la souffrance. Ils existent aussi dans l’Islam ésotérique, mais en compagnie d’une multitude d’autres.

La voie la plus facile, celle que suivent la plupart des adeptes, c’est l’abandon. Rien d’étonnant à cela puisque le mot Islam est le nom d’action du verbe (aslama) qui signifie : s’abandonner.

Abandonnez-vous ; ne faites plus votre volonté propre ; obéissez à la volonté d’Allah : si vous avancez la main pour tremper votre plume dans l’encre, dites-vous que ce n’est pas votre vouloir qui dirige vos doigts vers l’encrier, mais qu’ils y sont poussés par une volonté plus puissante que la vôtre.

Votre corps est l’outil d’Allah : Il le manie à sa guise, reposez-vous et laissez opérer votre Maître.

Quand un musulman avance sur le sentier, sa première étape est le détachement : il se détache de tout, renonce à tout. Il lui reste ensuite à s’évader de soi-même : nul ne peut naître a nouveau s’il ne meurt préalablement.

La tâche est ardue : elle réclame un sacrifice de tous les instants ; le temps que l’on passe dans l’agitation est du temps perdu, du temps volé à Dieu, et les heures de passivité réceptive, les heures au cours desquelles on laisse Allah œuvrer en soi, sont les seules qui soient employées. Comment pourrait-il s’envoler celui qui s’obstine à s’échiner en remuant le fumier du monde ?

J’entends les protestations indignées des incrédules : « c’est de la folie ! » s’écrient-ils.

Eh oui ! Gens de bon sens : c’est de la folie, de la folie mystique ; mais récapitulez ce que vous a rapporté, jusqu’à ce jour votre raison. L’ensemble de ce que vous lui devez se résorbe dans les deux mots : civilisation, progrès. C’est précisément cette sentine que les mystiques cherchent à fuir en édifiant le ciel en eux.

Les religions leur offrent une aide puissante : elles sont des tremplins qui les lancent très haut ; le rite est un appui ; les prières verbales, toujours les mêmes, murmurées pendant des siècles par des millions de croyants, sont imprégnées d’une formidable magie dont profite celui qui les récite ; l’ambiance des mosquées, des synagogues, des temples et des églises influe sur le fidèle en oraison, l’apaise et le plonge dans le recueillement : les ablutions, les prosternations, tous les gestes rituels sont des symboles dont la compréhension lui fournit un efficace adjuvant.

Encore une fois c’est de l’autosuggestion, pourquoi le nier ? Mais qu’est ce que l’autosuggestion ? Et qu’importe ! L’essentiel est d’implanter dans son cœur l’idée de Dieu.

Les exercices de piété deviennent évidemment de la superfétation pour celui dont les regards se fixent en haut sans discontinuité : « tout ce que vous faites, disait notre Prophète à des bigots qui marmottaient des prières, tout ce que vous faites est inutile si vous n’avez pas Allah pour but et s’Il n’est pas enfermé dans votre cœur.

Quand le mystique a crée Dieu en soi, il s’éprend pour Lui d’un ardent amour et, comme l’Âme Suprême est tout, il la voit partout : il la découvre dans chacun de ses semblables, dans les animaux, dans les plantes, jusque dans les cailloux. Il aime tout. Peu importe alors qu’il soit juif, chrétien ou musulman : sa religion est l’amour.

Kh… est mort. S’il m’a simplement « éveillé » sans me pousser davantage, c’est que sa mission se bornait là. A cette époque je n’étais pas prêt : je n’avais pas atteint l’état de conscience qui devait me permettre d’aller plus loin ; il était écrit qu’un autre viendrait me prendre où lui m’avait laissé, car le maître se présente toujours au moment opportun.

Des maîtres, il en existe partout, sur toute la surface du globe, dans toutes les religions et même en dehors des religions : que ce soient les gourous du Brahmanisme, les Mahatmas du Bouddhisme, les directeurs du catholicisme, les pôles de l’Islam, ou des philosophes ignorés, partout se trouvent des évolués qui ont reçu la charge de faire avancer leurs frères sur le sentier.

On peut, à la rigueur, s’y aventurer seul, sans guide, en ne faisant partie d’aucune secte, mais combien plus pénible est la marche ! Que le danger nous guette qui ne sont pas à redouter sous la protection du maître.

La mort de Kh… laissa désemparés deux de ses disciples. Je ne les fréquentais pas ; ils éprouvèrent le besoin de se rapprocher de moi pour s’entretenir des choses spirituelles. Très vivement attachés au défunt, ils avaient vécu dans son intimité, et sa perte les plongeait dans le désarroi.

C’étaient un français et une française convertis comme moi à la religion du Prophète : (Mlle Myriam Céréno et Mr Djaffar Eugène Taillard).

Je les vis fréquemment : ils s’étaient lancés à cœur perdu dans l’Islam et en observaient avec une grande ferveur toutes les obligations. Très bon arabisant, Djaffar (traducteur au tribunal de Tunis) possédait des manuscrits anciens traitant du soufisme : il les étudiait et découvrait parfois dans ces parchemins quelques luminosités qu’il projetait dans mes ténèbres. Quand à sayida Myriam, véritable sainte, elle me communiquait un peu de sa foi ardente ; elle me réconfortait quand je tombais dans la sécheresse.

Tous deux se rendaient compte de leur impuissance à avancer sur la tarîqa sans le secours d’un guide. Quand ils firent la connaissance du secrétaire d’un Cheikh Algérien, si Mohammed Laïd leur parla de son maître et ce qu’il leur donna la conviction que le Cheikh était un haut initié. Ils formèrent le projet d’aller le trouver et me décidèrent de les accompagner.

La mentalité occidentale est réfractaire à la conception du « maître » : Barrès a fait, sur ce sujet, une étude impartiale mais erronée.

La « Tarîqa » n’est pas, à proprement parler, une « voie » plus ou moins pénible : c’est une succession d’états de conscience de plus en plus élevés. Le maître, lui, est parvenu au summum de cette série d’états : il fait participer ses disciples à ses acquisitions spirituelles.

Mais pour cela le disciple doit se livrer à lui sans restriction : le maître ne peut donner qu’au prorata de la façon dont on se donne de lui : il est indispensable que le cœur du disciple se mette au diapason du cœur du maître, que ces deux cœurs vibrent à l’unisson ; alors la fusion qui s’opère est telle que le disciple voit le maître en lui-même, que le maître se mire en son disciple. Plus tard le disciple découvrira en son maître le Prophète, plus tard encore Allah.

Nous partîmes Myriam, Djaffar et moi, pour aller passer quelques temps auprès du Cheikh Ahmed Ben Mustapha Ben Aliwa (en 1924).

Le moqaddam de la zawiya vint nous cueillir à la descente du train et marcha devant nous pour nous montrer la route. A pied nous traversâmes Mostaganem.

Quand nous fûmes à cinquante mètres de la demeure du Cheikh située à l’extrémité de la ville arabe, le moqaddam se mit à chanter d’une voix forte et à plusieurs reprises : « La ilaha illAllah ». C’est la façon dont les alawiyyas annoncent la venue des visiteurs de marque. Il ouvrit la porte d’un jardin au fond duquel nous attendait le salon de réception. Nous nous déchaussâmes et nous accroupîmes sur des tapis.

Quelques instant après, si Ahmed entrait, très grand, très droit ; il nous salua.

Cédant à leur émotion Djaffar et Myriam éclatèrent en sanglots. Moins ému, et surtout moins démonstratif, je restai impassible.

Le Cheikh prit place ; d’un geste il nous invita à l’imiter ; un serviteur apporta du thé et des gâteaux.

Après s’être tamponné les paupières, Djaffar nous servit d’interprète.

Mes deux compagnons semblaient prendre un prodigieux intérêt au dessins du tapis, car ils ne les quittaient pas des yeux ; mais, moi, j’examinais le maître ; lui aussi me dévisagea ; nos regards se croisèrent.

Si Ahmed Ben Aliwa est âgé de cinquante six ans : il a une belle tête de Christ douloureux et tendre. Sa longue barbe offre cette particularité que, noire sur le menton, elle est blanche sur les joues. Le visage maigre, ascétique, a une expression hautaine et fermée. Dés que les paupières se lèvent, elles découvrent des yeux rieurs ; les lèvres charnues s’entrouvrent en un sourire très doux ; l’homme qui parle est tout différent de celui qui se taisait ; les mots s’échappent de sa bouche avec volubilité ; de temps en temps les phrases sont coupées d’un « iya hakka sidi ? » (N’est ce pas sidi ?) Quêteur d’approbation.

Puis, quand la parole s’arrête, le sourire se fige brusquement ; le visage se ferme en même temps que s’abaissent les paupières ; le masque reprend sa rigidité hiératique.

Sentant que nous étions éreintés par notre long voyage, le Cheikh abrégea l’entrevue : « cette chambre, nous dit-il, est celle que je vous ai réservée ; vous voici chez vous. » Il nous salua de nouveau et sortit.

J’examinai le local : un plafond, des murs, des nattes, des matelas, des coussins ; Myriam et Djaffar, encore sidérés, regardaient toujours la porte par où était sorti le maître. Je les secouai et les engageai à procéder à notre installation.

On apportait nos valises : nous les ouvrîmes et nous en tirâmes des costumes arabes. Un quart d’heure plus tard nous étions transformés.

Nous tombions en pleine fête annuelle des alawiyyas : de toutes parts accouraient les « fuqâras ». Il en venait de tous les coins de l’Algérie ; il en arrivait même de Tunisie et l’on attendait un grand nombre de Riffains. Nous allions être environ six mille, car cette année les compagnies de chemin de fer avaient consenti à tous les alawiyyas une réduction de cinquante pour cent sur le tarif.

Mais voici le Cheikh qui entre chez nous, tout troublé ; il tend à Djaffar des lettres et télégrammes : interdiction a été faite aux gens du Riff de passer la frontière ; dans la province de Constantine les habitants des communes mixtes des Bibans et de Lafayette sont consignés par les Khalifats qui ont ordre de ne pas laisser partir sous peine de destitution. Quelques fuqâras, ayant voulu enfreindre cette défense illégale, ont été jetés en prison ; l’un d’eux se plaint d’être exposé en plein soleil du matin au soir ; un autre est privé de nourriture et on l’empêche de faire ses prières.

Nous sommes consternés ; mais bientôt nous nous révoltons et l’un de nous propose de partir à Alger pour protester auprès du Gouverneur Général.

Le Cheikh approuve et part avec nous. Nous passons une nouvelle nuit en chemin de fer ; le lendemain matin nous nous présentons au bureau du Gouverneur. Celui-ci étant en congé, nous sommes reçus par un quelconque rond de cuir. Après avoir écouté nos doléances, ce fonctionnaire veut bien nous apprendre que, la famine étant imminente, le Gouvernement a cru devoir interdire l’exode des Kabyles pour empêcher de dépenser futilement leurs économies.

En entendant cela, je bondis et je demande si le Gouvernement oserait employer pareil procédé vis-à-vis des français. Je m’attire cette réplique :
- En l’occurrence il ne s’agit pas de français, mais d’arabes.

- Vous établissez donc une différence entre eux ? Les balles allemandes n’en faisaient pas.

Le remplaçant du Gouverneur me décoche un regard mauvais et ne répond rien. Il daigne cependant nous faire remarquer que le Gouvernement ne saurait être rendu responsable des sévices exercés sur nos frères et qu’il faut en accuser les autorités locales. Sur nos instances il nous promet d’ouvrir une enquête.

Le lendemain nous étions de retour à Mostaganem.

Pendant notre absence, d’autres pèlerins étaient arrivés. On en comptait tout de même trois mille. Dans un immense terrain, qui fait face à la zawiya, on avait dressé des tentes sous lesquelles ils s’entassaient en sections : ici les gens de Tlemcen et de Bône (Annaba) ; là ceux d’Oran ; plus loin ceux de Philippe-ville (Chlef)….Toutes les villes et tous les douars étaient représentés. Beaucoup avaient apporté de grands samovars en cuivre et faisaient le thé en plein air.

Escorté par Djaffar et par moi, le Cheikh passait au milieu des groupes, s’arrêtait ici et là, trouvant pour chacun une bonne parole. Tous les yeux étaient braqués sur le maître et sur les deux convertis qu’il traitait ouvertement en amis ; sur nous rejaillissait l’amour que les fuqâras alawiyyas lui ont voué.

On a souvent et abondamment écrit sur les confréries musulmanes : on l’a toujours fait en se plaçant à l’extérieur alors qu’elles auraient dû être examinés de l’intérieur ; peu nombreux sont les européens qui ont pu, comme moi, pénétrer dans une zawiya en qualité d’hôte à qui rien n’est caché.

Si l’on veut étudier sérieusement les confréries, il est indispensable de connaître leur origine, de remonter au début de l’Islam. Le Prophète enseignait à la foule l’exotérisme islamique ; mais il avait une doctrine secrète, prolongement de la première, et dont son gendre Ali était le dépositaire : «  Je suis la ville de la science, se plaisait-il à répéter ; c’est Ali qui en est la porte. » Ceux qui voulaient entrer s’adressaient donc à Ali.

Au commencement de l’Hégire, tous les savants, tous les docteurs, tous les ulémas des mosquées pratiquaient et enseignaient la doctrine ésotérique ; l’Islam était à son apogée spirituel. Mais sous l’influence du luxe effréné des Abbassides, les mœurs se relâchèrent, les croyances aussi. Les ulémas ne reconnurent plus l’ésotérisme et se mirent à persécuter les initiés. Ceux-ci quittèrent Bagdad et se réfugièrent dans les montagnes ; ils se vêtirent de laine blanche ; on les désigna dés lors sous le nom de « soufis », le mot « souf » signifiant : laine.

Un musulman demandait-il à entrer parmi eux ? Ils commencèrent par l’arracher à son milieu ; lui coupaient barbe et moustaches ; lui rasaient la tête ; le revêtaient d’un déguisement burlesque ; lui conseillaient de se livrer à mille excentricités. Alors, s’il lui arrivait de laisser échapper quelques bribes des enseignements qu’il avait reçus, personne n’attachait d’importance à ses paroles que l’on considérait comme sortant de la bouche d’un fou. Il évitait ainsi la persécution.

Bientôt les soufis devinrent très nombreux ; des confréries se fondèrent. Chacune de ces associations pieuses avait à sa tête un maître initiateur. Quand un de ces maîtres mourrait, il arrivait fréquemment que son successeur se montre inapte à propager la doctrine dans son intégralité ; la vérité s’émiettait, se perdait, et peu à peu cessait d’être promulguée.

Beaucoup de chefs de confréries en arrivant à ne plus considérer leurs fonctions que comme un moyen de vivre grassement des « ziyaras » offertes par leurs adeptes.

De nos jours la plupart des confréries sont dirigées par des jouisseurs qui ne songent qu’à se procurer facilement le bien-être matériel. Recherchant les faveurs gouvernementales, ils fournissent en échange certains renseignements, « rendent des services ». Ces tristes personnages ont des intérêts communs avec les ulémas des mosquées (sous l’influence du wahhabisme). Jaloux de leurs prérogatives, ces deux derniers prétendent que l’ésotérisme ne repose sur aucune base sérieuse ; ils le déclarent contraire à la religion et décrétèrent que seule l’orthodoxie fait foi.

Aussi quand, par extraordinaire, surgit un maître initiateur tel que le Cheikh actuel des alawiyyas, tout le monde crie « haro » sur lui et sur ses disciples ; on met tout en œuvre pour le dénigrer et le combattre : c’est un gâte-métier.

Si Ahmed Ben Aliwa, en effet, ne s’occupe pas de politique ; il ne recherche pas les honneurs et reste indépendant ; il n’exige de ses adeptes aucune cotisation annuelle et refuse leurs offrandes. C’est un soufi hautement initié qui se contente de préparer les âmes de ses fuqâras à leurs destinées futures, à ce retour signalé par le Qoran : « d’Allah vous êtes partis ; à Lui vous retournez » (nous appartenons à Allah et à Lui nous retournons).

L’intelligence la plus lucide serait impuissante à découvrir le chemin qui conduit aux régions supérieures ; le cœur seul peut en trouver l’accès et c’est sur lui que notre Cheikh bien aimé impose ses mains pleines de bénédictions.

De nombreuses attestations prouvent que, grâce à ses exhortations, des confréries entières, véritables repaires de bandits, sont maintenant pacifiées et que leurs habitants ont tous été transformés en honnêtes gens incapables de commettre la plus légère peccadille.

Il ne faut pas confondre la confrérie des alawiyyas avec les autres sectes religieuses dont les enseignements n’ont rien d’ésotérique : elle se rattache directement à celle des darqâwas par une filiation spirituelle comportant seulement trois transmissions de maîtres à disciples devenus maîtres à leur tour.

Quant à la confrérie bien connue des darqâwas, elle remonte, par ses préceptes et ses méthodes d’entraînement, au grand maître initiateur sidi Abil Hassan A-Chadhili qui, à Tunis, vers la fin du quatrième siècle de l’Hégire, guidait des disciples sur le sentier de la sainteté.

Ainsi, de maître, nous est parvenue le dépôt occulte et sacré dont sidi Ali Ibn Abi Talib, gendre du Prophète, fut le premier gardien.

Le surlendemain de mon arrivée, le Cheikh me demanda de préparer un discours en français et de le prononcer devant les fuqâras assemblés. J’eus beau me récuser en lui affirmant que je ne possède pas le don oratoire, il tenait à son idée et n’en voulut pas démordre. Je me mis au travail.

Quand j’eus terminé, j’allai, en compagnie de mon maître et ami, flâner parmi mes coreligionnaires : tous savaient que j’étais l’hôte de leur chef : tous voulaient m’embrasser. Mes bons frères m’étouffaient ; jamais mes lèvres ne s’étaient posées sur tant de barbes rudes ; jamais mes joues n’avaient été baisées par tant de bouches masculines. Mais ces étreintes étaient tellement sincères, je me sentais entouré de tant d’amour que je n’éprouvais aucun dégoût à serrer contre moi le burnous loqueteux d’un bédouin famélique, à rendre à celui qui le portait ses fraternelles accolades.

Vint la nuit : des lumières s’allumèrent ; les fuqâras se groupèrent en une seule assemblée et entonnèrent leurs chants dont la plupart des refrains ramenaient le message du Prophète : « Lâ ilâha illAllah » (rien n’existe, Dieu Seul Est).

A la suite du Cheikh nous fîmes une trouée dans leur compacité : il nous fallut enjamber des personnes accroupis, nous appuyer sur un genou ou sur une épaule ; on en profitait pour nous saisir et nous embrasser la main. Nous prîmes place à terre, en pleine foule. Tous les yeux étaient braqués sur nous : il y avait là d’étranges têtes de « majdoubs » désorbités, mais aussi de beaux et calmes visages reflétant le sérénité de l’illuminé.

Cette nuit-là, j’ai laissé volontairement sombrer ma personnalité dans l’âme collective ; j’ai balancé le torse de gauche à droite et de droite à gauche pour suivre le rythme de la « qacîda » que, sur un mode aigu, criait un gosse d’une dizaine d’années et je me suis surpris à chantonner le refrain clamé par trois mille gosiers.

Ah ! Que j’étais loin de Paris, de ses cénacles, de ses coteries ! Quinze ans déjà se sont écoulés depuis que, pour la première fois, j’ai prononcé la « chahâda » ; mais jamais je n’ai aussi profondément ressenti l’orgueil et la joie d’appartenir à l’Islam.

Et cela je ne l’aurais pas éprouvé si je ne m’étais affilié à la confrérie des alawiyyas.

D’un signe de la main le Cheikh fit taire les chanteurs ; il se pencha vers moi et me pria de prononcer mon allocution.

Bien que je fusse en proie au trac du débutant, je me levai et ce fut néanmoins d’une voix forte et assurée que je débitai ce qui suit :

Alhamdoulillah !

« Maître ! Frères »

Ce soir je prends la parole en public pour la première fois et comme tout ce qui m’arrive revêt une apparence paradoxale, il est divertissant de constater que je m’exprime en français devant plusieurs milliers d’auditeurs dont la plupart ignorent ma langue. Mais je suis bien tranquille : mes frères alawiyyas me comprendront ; ils prêteront peu d’attention aux vocables que ma bouche profère ; par contre, ils constateront que leurs cœurs et le mien vibrent à l’unisson. Peu leur importeront, dés lors, les paroles, qui s’envolent.

On vous a dit que je viens de Tunis ; je viens de bien plus loin : j’arrive de la région ténébreuse où les âmes errent, désemparées, à la recherche d’idéal. Je suis un évadé de l’enfer occidental : durant de longues années je fus ballotté par les remous de l’agitation moderne ; j’eus des transports d’espoir fou suivis de crises angoissées ; je crus et je doutai ; je lus, je priai ; puis je retombai dans l’agnosticisme.

Cependant Allah n’abandonnait pas son élu : pour m’amener à Lui, Il me poussa dans des chemins détournés : devant mon âme d’artiste, devant mon âme éblouie, Il fit miroiter les splendeurs orientales ; à l’assoiffé de justice que je suis Il dévoila les iniquités qui se commettent sur le terre africaine ; à l’éperdu d’infini, Il montra les minarets des mosquées.

Il plaça sur ma route un soufi qui m’éveilla. Cet initié m’avait appris que le maître accourt toujours quand on l’appelle. Je m’en suis souvenu à l’heure de la désespérance et j’ai tendu dans le vide mes bras suppliants. Quelques jours après je recevais la visite de sidi Mohammed Laïd Chérif. Nous nous assîmes dans mon jardin, au bord de cette admirable baie carthaginoise qu’encadrent des collines violacées. Durant toute une après midi sidi Mohammed Laïd me parla de son maître en termes enthousiastes que je lui demandai si ce maître consentirait à m’accepter pour disciple.

Sidi Mohammed me conseilla de m’adresser directement au Cheikh ; je me mis en route pour venir le trouver et voilà comment il se fait que je suis ce soir parmi vous.

Maintenant que vais-je faire ? Que suis-je venu chercher ici ? Tout simplement la méthode d’entraînement qui me mettra en état d’Ihsan.

On distingue, vous le savez, trois degrés dans la religion : l’Islam, l’Iman, l’Ihsan. Celui qui se tient au premier degré est le croyant non pratiquant, mouslim (musulman) ; au deuxième degré il observe les obligations cultuelles et devient moumen (croyant) ; enfin, au troisième degré il avance dans la réalisation de l’unité : c’est un soufi.

Parvenu à ce stade, l’aide d’un maître lui devient indispensable. Où le découvrir ce maître ? Certes pas dans la camarilla des mosquées, car les gens qui la composent ignorent le premier mot de l’ésotérisme islamique. Quand je cherchais le maître je ne le trouvais pas ; lorsque je l’ai appelé il m’a envoyé son disciple préféré et lui a confié la mission de me conduire auprès de lui.

Me voici à ses pieds, parmi vous, fuqâras mes frères, et jamais je n’ai éprouvé d’aussi intenses sensations ; jamais je ne me suis senti immergé dans tant de bonté, dans tant d’amour. Il me sera désormais difficile de vivre ailleurs. Je vais bientôt retourner en mon Bordj de sidi BouSaïd ; j’espère ne pas y rester longtemps et revenir ici terminer mes jours en paix, en vivant l’ardente vie intérieure du mystique, en répétant inlassablement le Nom Divin : Allah ! Allah !

Ayant fini, je m’accroupis de nouveau aux cotés du Cheikh ; les chants reprirent et continuèrent jusqu’à ce que sur un nouveau signe de si Ahmed Ben Aliwa, tous les fuqâras se turent brusquement et se mirent debout.

Beaucoup d’entre eux se débarrassaient de leurs burnous et les jetaient autour de nous. Bientôt nous fûmes isolés par une muraille de vêtements. Pressés les uns contre les autres, chacun tenant dans sa main la main du voisin, fléchissant légèrement les genoux, les fuqâras commencèrent le « dhikr » . De milliers de poitrines s’exhalaient des sons farouches, terrifiants. Une sorte d’aspiration, qui semblait tirée des ventres, était suivie d’un renvoi rauque, et cela recommençait sur un rythme à deux temps, s’accélérait…Parfois un cri jaillissait de la foule haletante ; c’était un « majdoub » qui tombait, terrassé, ne pouvant supporter la puissance de la syllabe qu’il proférait, le « Hou » final de « Allahou ».

Et c’était hallucinant de se trouver en pleine nuit, emprisonné comme je l’étais, dans un espace étroit de quelques mètres, entouré d’une masse compacte de plusieurs milliers de bédouins exaltés qui poussaient toujours, avec une frénésie de plus en plus véhémente, leur terrifiant « Hou, Oûh ! ».

Le Cheikh leva la main. Comme par magie, l’incantation s’arrêta net ; il eut un silence de quelques secondes. Après quoi, sur une nouvelle cadence et très doucement, très lentement, repartirent les exclamations simultanées : « Hou ! Hou ! Hou ! Hou !... » Bientôt elles se ralentirent, s’affaiblirent de plus en plus, s’éteignirent…

La foule se disjoint ; des mains prestes s’emparèrent des burnous qui nous entouraient, démolirent la muraille des vêtements.

Enfin délivrés nous nous levâmes et traversâmes le campement. Les fuqâras regagnaient leurs tentes. Il me fallut encore me laisser baiser les mains, les joues et répondre aux salutations et aux accolades.

Durant trois jours que dura la fête, le Cheikh fut fort accaparé ; mais quand eût disparu le dernier des pèlerins il put nous consacrer la plus grande partie de son temps.

Nous allions quotidiennement le rejoindre au bord de la mer, au pied d’une falaise, à un endroit où il faisait construire une maisonnette qui devait lui servir de résidence estivale.

Les ouvriers qui travaillaient à cette construction étaient tous des fuqâras attachés à la zawiya ; tous portaient au coup le chapelet des alawiyyas. Quand nous nous descendions le sentier menant à la mer, il s’en trouvait toujours un pour nous apercevoir de loin et pour annoncer notre arrivée par un retentissant : « Lâ ilâha illAllah ! ». Le Cheikh venait à notre rencontre, nous conduisait sous une tente qu’il s’était fait dresser à proximité du chantier : nous nous accroupissions sur des tapis ; on nous servait du thé parfumé à la menthe et l’on nous apportait aussi de rouges tranches de pastèques.

Si Ahmed Ben Aliwa nous parlait de son maître al-Bûzîdî, nous contait comment il l’avait connu. Lui était tout jeune et déjà affilié aux aïssawiyyas. Ayant cessé de s’y adonner, il continuait cependant, pour se distraire, à charmer des serpents.

Un jour al-Bûzîdî se trouva devant lui et lui parla ainsi :
- On m’a dit que tu fascines et que tu domptes tous les reptiles ; je serai curieux d’admirer ton talent.

- Rien de plus simple, répondit le jeune Ahmed ; demain j’irai chercher un serpent dans la montagne et lui ferai exécuter des tours devant toi.

Il vint en effet le lendemain avec une petite vipère et la fit travailler devant al-Bûzîdî.

- C’est fort bien, concéda celui-ci ; mais ta vipère est petite. Pourrais-tu dompter un serpent plus gros ?

- La taille n’y fait rien : je me charge de dresser tous les serpents, si gros qu’ils soient.

- Pourtant, repris al-Bûzîdî, il en est un, véritable monstre, dont tu aurais moins facilement raison. Veux tu que je te la nomme ? C’est ton « nafs », ta nature inférieure. C’est elle qu’il faut dompter, ce sont tes passions que tu dois vaincre. Tu sais qu’il y a deux sortes de guerre sainte ? La petite et la grande…La première est le combat qu’on livre aux infidèles ; la seconde est la lutte contre soi-même.

- A partir de ce jour, continuait le Cheikh, al-Bûzîdî me prit comme disciple et voici ce qu’il m’enseigna :

L'infini ou monde de l'Absolu, que nous concevons extérieur à nous, est au contraire universel et existe tel aussi bien en nous-même qu'au dehors. Il n'y a qu'un monde : c'est celui-là.

Ce que nous considérons comme le monde sensible, le monde du fini ou temporel, n'est qu'un ensemble de voiles cachant le monde réel. Ces voiles sont nos propres sens qui ne nous donnent pas la vision exacte des choses, mais qui, au contraire, en empêchent et limitent la pleine perception : nos yeux sont les voiles de la vraie vue ; nos oreilles un voile de l'ouïe véritable, et ainsi des autres sens. Pour se rendre compte de l'existence du monde réel, il faut faire tomber ces voiles que sont les sens ; il faut en supprimer tout fonctionnement, fermer les yeux, se boucher les oreilles, s'abstraire du goût, de l'odorat, du toucher. Que reste-t-il alors à l'homme ? Il reste une légère lueur qui lui apparaît comme la lucidité de sa conscience. Cette lueur est très faible à cause des voiles qui l'entourent ; mais il y a continuité parfaite entre elle et la grande lumière du Monde infini. C'est dans cette lueur que se concentre alors la perception du cœur, de l'âme, de l'esprit, de la pensée.

Le « dhikr » du Nom divin, du Nom de l'Infini « Allah » est comme le va-et-vient qui affirme la communication de plus en plus complète jusqu'à l'identité (entre) les lueurs de la conscience et les éblouissantes fulgurations de l'Infini. Cette continuité étant constatée, notre conscience peut, par le « dhikr », couler en quelque sorte, se répandre dans l'Infini et fusionner avec lui au point que l'Homme arrive à se rendre compte que seul l'infini est, et que lui, l'Homme conscient, n'existe que comme voile.

Une fois cet état réalisé, toutes les lumières de la Vie Infinie peuvent pénétrer l'âme du soufi et le faire participer à la Vie Divine ; il est en droit de s'écrier « Je suis Allah ! ». L'opération qui lui reste à poursuivre est si subtile, tellement délicate, qu'il est nécessaire que l'esprit soit dégagé des préoccupations de tous genres et que le cœur reste vide.

Ainsi palabrait notre Cheikh jusqu’à l’heure du Maghrib. Quand le disque rouge du soleil s’enfonçait dans la mer, un faqîr lançait l’appel à la prière. Tous les ouvriers abandonnaient leur travail et nous allions nous mêler à eux ; nous nous alignions sur des nattes grossières, derrière le Cheikh qui faisait fonction d’imam.

La prière terminée, nous remontions en compagnie des fuqâras maçons, le sentier abrupt qui escalade la falaise et tous nous rentrions à la zawiya.

Le Cheikh me déclara :
- Vous êtes suffisamment avancé sur le chemin de la connaissance : il ne vous reste plus qu’à obtenir l’illumination, c'est-à-dire l’élargissement de conscience qui vous permettra de réaliser par le cœur ce que vous avez cérébralement acquis. Pour cela résinez-vous à entrer en « khalwa ».

- Qu’est ce que la « khalwa » ? Lui demandai-je.

- C’est une cellule dans laquelle je place le récipiendaire après qu’il m’a juré de ne pas en sortir, s’il le faut, avant quarante jours. Dans cet oratoire, son unique occupation est de répéter, sans arrêt, jour et nuit, le Nom Divin, en prolongeant chaque fois la dernière syllabe jusqu’à épuisement du souffle. Auparavant, il doit réciter soixante quinze mille fois la formule de la « chahâda ». Durant la journée il observe un jeun rigoureux qu’il rompt seulement le soir.

- Combien de temps reste-il enfermé ?

- Certains fuqâras obtiennent l’illumination soudaine, au bout de quelques minutes ; il en est d’autres pour qui cela nécessite plusieurs jours ; d’autres plusieurs semaines. Je connais un faqîr qui l’attendit huit mois. Chaque matin il réintégrait la khalwa en me disant : « mon cœur est encore trop dur », finalement ses efforts furent récompensées.

Mon départ eut lieu quelques jours après. Quand on vint me prévenir que l’heure était arrivée, je me levai pour prendre congé du Cheikh avec qui je conversais. Lui aussi se mit debout et me dit :

- Nous ne nous quittons pas encore : je vais vous accompagner un peu pour ne pas fatiguer le cheval. Nous marcherons jusqu’à ce que la voiture sorte du sable et arrive sur la route.

Dehors, dans la nuit, les fuqâras attachés à la zawiya, au nombre d’une trentaine, nous attendaient. Un cortège se forma dont je pris la tête au coté du Cheikh ; immédiatement derrière nous s’étaient placés Mohammed Laïd, Myriam et Djaffar qui, eux, restaient encore quelques temps auprès du maître. Venaient ensuite le moqqadem de Tlemcen et celui de Mostaganem ; puis, en un groupe impact, suivaient les trente fuqâras ; le break qui devait me conduire à la gare, fermait la marche et ses deux lanternes allumées éclairaient fantastiquement notre petite troupe.

Nous avancions en silence. Soudain le moqqadem de Tlemcen lança dans la nuit les premières notes d’un chant dont les paroles sont d’ »un poète connu. Après chaque couplet son confrère de la zawiya reprenait le refrain que Djaffar me traduisit :

Allah ! C’est à Toi que nous allons !

Nous allons à Toi Allah !

Cette marche nocturne faisait sourdre en nous une poignante tristesse ; derrière moi j’entendais sangloter mes trop sensibles compagnons.

Quand on fut hors du sable, on fit halte. Le Cheikh me tendit la main ; puis je me tournai vers les fuqâras. Tous voulurent m’étreindre et m’embrasser une dernière fois. La lueur des lanternes me permit de constater que beaucoup d’entre eux avaient les yeux humides. Mohammed Laïd, Djaffar et Myriam montèrent avec moi dans le break pour m’accompagner jusqu’à la gare ; le cocher toucha le cheval de son fouet ; j’aperçu encore, dans la zone lumineuse, des mains éclairées qui s’agitaient ; puis tout rentra dans la nuit.

Maintenant que je ressasse, à distance, la retraite que je fis à Mostaganem, je constate que l’enseignement du Cheikh est le plus simple, mais aussi le plus sûr, de ceux qui me furent donnés ; pour aller au Père les chrétiens passent par le fils, les théosophes par le logos ; Kh…lui-même, me conseilla de m’attacher à Mohammed pour qu’il me conduise à Allah.

Le Cheikh des alawiyyas, lui ne propose aucun intermédiaire ; par sa méthode chacun a la faculté d’ascendre l’ultime sommet et cette méthode consiste simplement à répéter : « Allah ! Allah ! ».

Tous les mystiques pratiquent la « concentration mentale » c’est un exercice qui exige une grande persévérance ; beaucoup renoncent à s’y adonner parce que la ténacité nécessaire leur fait défaut. Avec la méthode Alawi, l’esprit se concentre sans effort sur le mot que les lèvres prononcent : c’est en clamant le Nom Divin, en l’ayant constamment à la bouche, en le dessinant en lettres gigantesques dans son cœur, que le pérégrin de l’infini avance sur le « Sentier d’Allah ».

Abdul-Karîm Jossot
Faqîr Alawi


Ce qui va suivre est un article écrit par Abdul-karim Jossot paru dans le magazine El Morchid n°6/Janvier1947


La VIE

Qu'est-ce qui est éternel en vous?

Voyons, donnez-vous la peine de réfléchir; ne regardez pas autour de vous, mais en vous. Qu'y découvrez-vous, en plus de vos organes? Rien ? En êtes-vous bien sûr?

Qui donc anime ces organes ? Qui fait circuler votre sang et battre votre cœur ? C'est la vie.

Avant votre naissance, il y avait des hommes sur la Terre. Avant la naissance de la Terre, d'autres planètes tournoyaient dans l'espace illimité.

La VIE a donc toujours été; Elle est ; Elle sera toujours.

Vous voyez bien qu'il y a quelque chose d'éternel en vous.

La VIE n'est pas simplement mouvement ainsi que le prétendent les savants matérialistes; Elle est aussi intelligence et amour.

Vous ne nierez pas que ces trois hypostases de la VIE-UNE résident en vous puisque vous êtes robuste, intelligent et affectueux.

Elles sont aussi en moi et dans tous les autres hommes, ainsi que dans les animaux, les plantes et même les cailloux. Mais elles ne se laissent percevoir que dans la proportion où la forme qui leur tient de tabernacle est capable de les refléter.

La VIE est dans tout. Elle est tout.

Votre corps lui sert d'instrument; c'est par lui qu'Elle se manifeste. C'est Elle qui agit en vous ; Elle tire les fils qui vous font gesticuler; Elle sème dans votre cerveau des idées; Elle s'exprime par votre bouche.

Monsieur ..., vous pensez que c'est vous qui pensez ? Non; c'est la VIE qui pense en vous. En vous Elle se meut; en vous Elle a son être.

Quand des mots sortent de vos lèvres; c'est Elle qui les profère. Il se peut que vous disiez des bêtises : cela vous arrive quelque fois. C'est que votre cerveau n'est pas au point. Il déforme ce qu'il est chargé de transmettre; le verbe ne se manifeste dans toute sa splendeur qu'à l'aide d'un cerveau puissamment organisé.

La VIE est vous, et vous êtes Elle. Le jour où Elle se retirera de votre corps, celui-ci, n'étant plus soutenu, tombera, et les cellules qui le composent se désagrègeront. Mais elles se regrouperont pour constituer de nouvelles formes dans lesquelles la VIE s'introduira à nouveau.

Ainsi tourne éternellement la roue de la VIE.

Puisqu’Elle est l'Intelligence Infinie, la VIE est forcément consciente. Cette Conscience Suprême, toujours parcequ’Elle est Infinie, est également omnisciente, omniprésente, omnipotente...



Sources et bibliographies:
- Le rayonnement spirituel du Cheikh al-Alawi sur l'occident
- La Vie, El Morchid n°6/Janvier1947
- Les souvenirs du Docteur Marcel Carret
- Le sentier d'Allah, d'AbdulKarîm Jossot
- Les contours de la sainteté dans la figure de l’algérien Ahmad al-Alawî (1874-1934), fondateur de la confrérie Alawiyya. Mémoire présenté en vue du diplôme de l’EHESS. Spécialité : Anthropologie historique. Septembre 2012


A consulter:

- Goutte à goutte le site de Jossot, caricaturiste, peintre. 
(SITE WEB).













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