Chronique du voyage du Cheikh Alawi à Paris (Juillet 1926)

L'inauguration de la Grande Mosquée de Paris, le 15 juillet 1926, demeure l'un des événements les plus commentés de l'histoire de l'islam en France au XXe siècle. Pourtant, les récits officiels et médiatiques se sont presque exclusivement focalisés sur le faste républicain, la diplomatie coloniale et les figures politiques de premier plan. Dans l'ombre de ce protocole, des maîtres spirituels d'envergure, ont foulé le sol parisien, porteurs d'une tout autre vision. Parmi eux, le grand maître soufi de Mostaganem, Cheikh Ahmed Benalioua - que l'on désignera bien après son décès sous le nom de Cheikh Alawi -, a laissé une empreinte mémorielle majeure.

Pour l'historien, restituer la vérité de ce voyage impose de croiser les archives administratives françaises, les actualités cinématographiques d'époque et les écrits s’intéressant à la confrérie.

Cette démarche rigoureuse permet de publier, pour la première fois, une étude qui lève le voile sur un périple où la logistique d'État s'est heurtée à une intransigeante résistance spirituelle.

D'Alger à la gare de Lyon

Pour appréhender la réalité matérielle du déplacement du Cheikh Alawi à Paris, il convient de se plonger dans les sources primaires de l'administration coloniale. La pièce maîtresse de cette escale parisienne se trouve dans un télégramme officiel daté du 26 juin 1926, envoyé par le Préfet d'Oran au Gouverneur Général de l'Algérie (Direction des Affaires Indigènes).

Le document, dactylographié sur formulaire officiel apporte deux confirmations capitales. D'une part, elle valide la méthodologie onomastique : le maître spirituel voyageait et était recensé sous son strict état civil d'époque, à savoir « Benalioua ». D'autre part, elle démontre que le voyage s'inscrivait dans un cadre national. En effet, une délégation de quatre-vingt-treize notables représentait différentes régions de toute l'Algérie, voyageant sous la direction de figures majeures comme le Cheikh Ahmed Benalioua et le Cheikh Abdelkader Ben Tekouk.

Le voyage s'est articulé selon un axe multimodal classique de l'entre-deux-guerres. La délégation a rallié le port d'Alger pour embarquer à bord d'un paquebot de ligne et effectuer la traversée de la Méditerranée jusqu'à Marseille. Après avoir débarqué sur les quais phocéens, le Cheikh Alawi et ses compagnons ont emprunté le réseau ferroviaire pour traverser la France en train et s'arrêter en gare de Lyon, à Paris, au début du mois de juillet 1926.

Les coulisses de l'inauguration

Une fois à Paris, la délégation est plongée dans l'effervescence des préparatifs. Le 15 juillet 1926, la Mosquée de Paris est officiellement inaugurée. Une confusion historique persiste aujourd'hui, notamment relayée par l'islamologue Éric Geoffroy dans sa conférence « Le Rayonnement Spirituel du Cheikh Alawi en Occident », qui a généralisé l'idée que c'était le Cheikh Alawi qui avait prononcé le sermon ou le discours d'inauguration.

La réalité historique est tout autre : c'est le grand savant et juge marocain, le Cheikh Ahmed Skiredj, qui a eu l'honneur exclusif de prononcer la toute première Khutba (le sermon du vendredi) et de diriger la prière inaugurale. Le texte de ce prêche est d'ailleurs pieusement conservé et publié par ses descendants.

Fidèle à sa profonde humilité, le Cheikh Ahmed Alawi s'est tenu à l'écart du protocole officiel et de la presse présente dans la cour de la mosquée. Il a privilégié une salle adjacente à la grande salle de prière, en retrait, en compagnie de quelques oulémas et lettrés du monde musulman. Bien que le contenu exact de son allocution dans cette pièce n'ait pas été sténographié, sa posture s'inscrit dans la digne continuité de sa démarche spirituelle, il aurait sans nul doute rappelé que la simple connaissance théologique par le dogme ou les preuves rationnelles ne suffisait pas, et que les esprits ont droit d'accès à la Connaissance du Très-Haut (Allah) par une vision directe et une certitude absolue (Ma'rifat Allah), hissant le croyant aux plus hauts degrés de l'excellence (Ihsan). C'est ce message de pure réalisation mystique qu'il est venu insuffler dans les coulisses de la mosquée.

Il aurait aussi pu réitérer son vœu du rôle civilisateur de la mosquée. Un interview, publiée dans « Le Petit Oranais » le 06/01/1924, met en avant la vision avant-gardiste du Cheikh Alawi. Alors que la construction de la Mosquée de Paris n'était pas encore achevée, le Cheikh ne la concevait pas uniquement comme un monument de dévotion ou un symbole politique. Pour lui, elle devait être un pôle de transmission scientifique et pratique (hygiène, agriculture, sciences) destiné à éduquer et moderniser les populations d'Afrique du Nord. L'idée d'installer un groupe d'érudits en permanence à Paris pour traduire la science européenne en langue arabe montre à quel point il refusait le repli identitaire. Il considérait le savoir comme universel et bénéfique pour l'humanité, citant d'ailleurs Pasteur dans le même entretien pour illustrer la compatibilité entre science et foi.

Le banquet du Quai d'Orsay

Le véritable point de collision entre la vision coloniale française et l'éthique du maître spirituel est survenu lors de la réception officielle organisée dans les jardins du Ministère des Affaires Étrangères, au Quai d'Orsay.

C'est lors de ce banquet officiel, alors qu'il était attablé aux côtés des officiels, qu'intervient une joute oratoire mémorable. Un haut dignitaire ecclésiastique de la cathédrale Notre-Dame de Paris, désireux de tester ce Cheikh que la rumeur coloniale qualifiait parfois d'illettré, étale fièrement ses nombreux diplômes universitaires en sociologie et en langues avant de lui demander d'une voix condescendante de quelle grande école il était lui-même diplômé. La réponse du Cheikh Ahmed Alawi fut foudroyante de sagesse :

« Jésus fils de Marie (sur lui la paix) et moi-même sommes diplômés de la même école : l'École Divine (Al-Madrasa ar-Rabbaniyya). »

En rappelant que les prophètes n'avaient pour unique enseignant qu'Allah, le Cheikh neutralisa immédiatement l'arrogance académique de son voisin de table.

Juste après ce banquet, l'administration française proposa un spectacle en plein air dans les jardins du ministère. Les actualités cinématographiques de l'époque, conservées dans les fonds de Gaumont Pathé Archives, montrent qu'il s'agissait d'un ballet classique. Les tenues ajustées et moulantes des danseuses, bien qu'ordinaires pour la société parisienne des Années Folles, heurtèrent de plein fouet les principes de pudeur (Haya) et la virilité morale (Mouroû’a) des oulémas. Ce que le protocole républicain considérait comme un honneur artistique fut perçu par les chroniqueurs de la confrérie comme une mise à l'épreuve morale.

Face à cette situation, le Cheikh Ahmed Alawi refusa le compromis moral autant que le scandale diplomatique devant les caméras. Faisant preuve d'une grande finesse, il prétexta auprès du responsable du protocole une aggravation soudaine de sa maladie pour être autorisé à partir afin de voir un médecin. Cette astuce lui permit, ainsi qu'à ses compagnons et ses serviteurs, de s'éclipser discrètement des jardins du Quai d'Orsay avant le début de la représentation, préservant leur intégrité spirituelle.

Conclusion

Cet examen historique, le premier à croiser de manière aussi précise les sources administratives, mémorielles et cinématographiques, restitue au voyage de Cheikh Ahmed Alawi sa véritable dimension. Suivi par le Préfet d'Oran, convoyé par paquebot et par train, le Cheikh a su habilement préserver sa liberté intérieure au cœur du protocole colonial. En opposant « l'École Divine » aux diplômes parisiens et en choisissant l'esquive médicale face au ballet du Quai d'Orsay, il a tracé les contours d'une résistance silencieuse, rappelant que la spiritualité ne négocie pas ses valeurs avec les exigences du siècle.


Derwish Alawi

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